Aventures sériesques

13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur

Le 13 novembre est un jour particulier pour chaque Français. Souvent, on se rappelle où on était, ce qu’on faisait il y a trois ans jour pour jour. Je recevais un message d’une amie, me disant qu’il y avait un attentat à Paris, et d’allumer BFM (oui, comme beaucoup, c’est un réflexe, pas des meilleurs, mais bon…). Cela m’a rappelé une autre journée, quatorze ans plus tôt, où j’étais aussi scotchée devant ma TV, la gorge nouée par l’horreur alors que je voyais le World Trade Center s’effondrer.

Sauf que là, c’était Paris, en France. Il y avait quelque chose de différent. Cela n’avait pas lieu à des milliers de kilomètres, sur un autre continent. C’était là, chez moi, dans mon pays, à quelques dizaines de kilomètres de chez moi. J’avais même un cousin au Stade de France. Allait-il bien ? Les informations tombaient, et loin de s’arrêter, il y avait toujours quelque chose. Une autre bombe, une autre fusillade. Cela ne semblait jamais s’arrêter.

Puis le téléphone de mon père a sonné dans l’appartement. Il était presque 22h30. Il y avait eu les bombes, les fusillades et on commençait à parler d’une prise d’otages au Bataclan. Le téléphone de mon père a sonné une deuxième fois, puis une troisième. Je suis allée voir qui appelait. C’était son travail, et tout en moi s’est révolté. Voyez-vous, mon père est pompier. La raison pour laquelle la caserne l’appelait était une évidence. Pendant plusieurs minutes, j’ai fixé le téléphone, avec l’envie de le mettre en silencieux, d’ignorer ce message. Je ne voulais pas qu’il soit appelé là-bas. C’était trop dangereux. Tout était encore en cours et égoïstement, je ne voulais pas que mon père y aille.

Pourtant, je suis allée le réveiller. Il a ronchonné, n’a pas vraiment compris quand je lui parlais de fusillades, d’attentats, d’appels de la caserne. Je n’étais pas vraiment très claire, ma voix tremblait. Il s’est levé, encore endormi, a fumé sa cigarette et a allumé la télé. Ça l’a réveillé pour de bon et il a rappelé son centre. On lui a demandé s’il était d’accord pour venir en renfort si besoin (donc si les pompiers de garde, plus tous ceux d’astreinte étaient appelés).

Bien sûr, il a dit oui. J’ai angoissé toute la nuit, effrayée à l’idée qu’il soit appelé, épouvantée par ce que je voyais aux informations. On a beau dire, quand ça se passe ailleurs, loin de chez nous, sur un autre continent, quelque chose en nous se dit « oui, c’est horrible, comment peut-on faire ça ? » Mais on se sent en sécurité, parce que c’est loin de chez nous.

Le déroulement des évènements, tout le monde les connait. Année après année, on s’en souvient. Alors, quand Netflix a diffusé un documentaire en 4 épisodes, 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur, je pensais tout savoir sur cette nuit-là. En fait, je ne savais rien.


Les deux frères à l’origine de cette production, Gédéon et Jules Naudet, avaient déjà réalisé un documentaire sur le 11 septembre. Ce n’était donc pas leur coup d’essai. Et encore une fois, ils visent juste, en produisant un documentaire à la construction que je trouve parfaite.

Sur ce documentaire, vous n’entendrez aucune voix off. Les évènements de cette terrible nuit, ce sont les victimes, les survivants, les témoins, les secouristes et les forces de l’ordre qui vous les raconteront. Ils témoigneront de leur soirée où leur vie a basculé. Où ils ont vu des horreurs qu’ils n’oublieront jamais. Chronologiquement, minute après minute, leurs témoignages seront entrelacés avec les appels enregistrés au 17, 18, etc. et les caméras de vidéosurveillance.

Sur les lieux des différents drames, les survivants racontent l’indicible. Un stade qui devient un château fort, bouclé de toutes parts pour protéger les personnes présentes des bombes qui sautent à l’extérieur. Une soirée plaisante en terrasse qui bascule dans l’horreur. Un concert qui se transforme en abattoir.

Mais surtout, ce qu’ils racontent, c’est l’élan de solidarité qui a suivi les minutes d’épouvante. Ce sont les voisins qui descendent pour aider les secouristes à transformer un bar, devenu scène de crime, en un poste de secours. Les espaces sont dégagés, les tables et les barrières deviennent des brancards de fortune. Les secouristes arrivent sans savoir ce qui les attend. Pour beaucoup, ils n’ont jamais vu pareille scène de leur vie. Ils ne s’attendaient pas à un tel carnage, pourtant ils doivent faire face. Réagir vite. Un des médecins expliquera que quand ils s’approchaient d’un blessé, celui-ci lui disait qu’il allait bien, qu’il devait s’occuper des plus graves. Même s’il était blessé. Il expliquera que pas une personne ne se sera laissé faire sans lui dire de s’occuper des autres.

Puis il y a le Bataclan. Deux épisodes consacrés à la prise d’otages, racontés par les otages eux-mêmes. Deux très longs épisodes. Deux très éprouvants épisodes où les survivants racontent ce qu’ils ont enduré pour garder la vie sauve. Chacun racontera sa nuit. L’un a perdu sa compagne, l’autre un ami. Leurs actions, leurs réactions, ont été poussées par un instinct de survie primaire, différent selon les personnes. L’une d’entre elles dira « La seule chose que je pensais, c’était que je ne pouvais pas être tuée par un type en jogging ! »

13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur, c’est le récit d’une nuit d’horreurs qui aura rassemblé le pire et le meilleur de l’espèce humaine. Les exactions qui ont été commises cette nuit-là sont, à mon sens, impardonnables, incompréhensibles. 130 personnes sont mortes cette nuit-là. Plus de 400 ont été blessées. Les images sont dures à regarder. Les témoignages sont durs à entendre. Pourtant, ce n’est pas que le témoignage de l’horreur. Car les témoins parlent de cette envie de vivre, ce puissant instinct de survie qui les a saisis. Mais ils parlent aussi de la solidarité qui s’est naturellement mise en place, face à l’indicible, à l’urgence, l’altruisme dont l’être humain peut faire preuve.


À la fin de ce documentaire, je me suis sentie épuisée, vidée, mais pas déprimée. Pourquoi ? Parce qu’au-delà de l’horreur, c’est de la vie dont il nous parle. De la vie à tous prix. De solidarité dans l’adversité. D’humanité face à l’inhumanité. Les gens ont ouvert leurs portes à ceux qui n’avaient nulle part où aller. Ils se sont présentés spontanément pour donner leur sang. Et dès le lendemain, les gens sont sortis, ont repris possession de Paris, de ses terrasses, de ces rues. Un grand doigt d’honneur au terrorisme, pour dire que non, ils n’ont pas gagné. Ils n’ont pas eu raison de nous.

J’ai bien conscience que ce n’est qu’une date parmi d’autres à travers le monde. Que la situation mondiale est loin d’être réjouissante. Qu’il y a de quoi s’inquiéter. Mais cette série documentaire insuffle de l’espoir. Et réussir à insuffler cet espoir à travers le récit de ces heures monstrueuses, c’était un joli tour de force.

 

Fluctuat Nec Mergitur

Il est battu par les flots, mais ne sombre pas

 

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